À l'ère des algorithmes, les sociétés démocratiques sont confrontées à une question fondamentale : sommes-nous encore capables de porter une véritable idée du progrès social — qui suppose effort, responsabilité et vision du long terme — ou vivons-nous désormais dans une civilisation qui érige l'innovation en valeur absolue, indépendamment de son utilité réelle pour la société ?
Au cours des trente dernières années, un changement silencieux mais profond s'est opéré dans le langage politique occidental. Le mot progrès a presque disparu du discours public, remplacé par le terme désormais omniprésent d'innovation, qui, à la fin du XXe siècle encore, n'avait qu'une place marginale dans l'espace public.
Ce n'est pas seulement le vocabulaire qui a changé. C'est aussi notre manière d'envisager l'avenir.
À la fin du XXe siècle, l'avenir était encore perçu avec optimisme et une certaine innocence. On imaginait spontanément un futur où la technologie rendrait la vie plus simple, plus légère et plus heureuse. Le progrès technologique se confondait spontanément avec le progrès humain. Enfants, nous attendions l'an 2000 avec enthousiasme, persuadés qu'il annoncerait des jours meilleurs.
Aujourd'hui, en revanche, nos enfants et nos jeunes regardent 2050 non plus avec espérance, mais avec une inquiétude croissante face aux incertitudes climatiques, sociales et technologiques. On peut dès lors se demander si ce sentiment serait le même si nous croyions encore collectivement à l'idée de progrès social, au lieu d'adhérer presque religieusement à l'idée que toute innovation technologique conduit nécessairement à une société meilleure.
Quand l'innovation remplace le progrès
Le progrès suppose une direction. Il implique une conception du bien commun, une vision d'une société meilleure et un bénéfice inscrit dans la durée. L'idée même de progrès contient aussi l'acceptation d'un certain sacrifice dans le présent : investir du temps, de l'argent, du travail et des renoncements en vue d'un bénéfice futur, qu'il s'agisse de l'épanouissement personnel, du bien-être de sa famille, du développement de la société, de la patrie, de la science ou de l'humanité tout entière.
L'innovation, au contraire, désigne avant tout la nouveauté. Elle ne porte pas en elle, par nature, une orientation vers une société meilleure. Son objectif n'est souvent ni le progrès collectif ni l'intérêt général à long terme, mais la commodité, l'attractivité commerciale, le gain de temps ou encore la suppression de tout effort et de toute « friction » dans la vie quotidienne. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si l'on affirme souvent que la paresse humaine figure parmi les principaux moteurs de l'innovation. Une chose peut être innovante sans être utile, sage ou véritablement porteuse de progrès civilisationnel.
Aujourd'hui, on tend souvent à considérer qu'une chose est bonne simplement parce qu'elle est nouvelle, rapide et technologiquement sophistiquée. Pourtant, toute innovation n'est pas synonyme de progrès. La plupart des applications mobiles sont incontestablement innovantes, mais combien contribuent réellement au progrès social ? Le marché contemporain récompense avant tout des produits dont la valeur commerciale dépasse souvent largement leur utilité réelle pour la société.
Le paradoxe est d'autant plus frappant que les connaissances et les talents de haut niveau sur lesquels reposent ces produits proviennent souvent d'une éducation financée pendant des décennies par les contribuables comme un investissement dans le progrès collectif. Il est difficile de prétendre que notre civilisation progresse lorsque des mathématiciens et programmeurs de très haut niveau consacrent leur savoir sophistiqué à développer des filtres triviaux ajoutant des moustaches de chat ou des oreilles de lapin aux visages humains. C'est peut-être innovant. Mais est-ce réellement un progrès ?
La civilisation de l'instant
Dans le même temps, l'essentiel du débat public s'est déplacé vers des plateformes conçues non pour favoriser une réflexion approfondie, mais pour capter et retenir l'attention des utilisateurs. Ce n'est pas un hasard si certaines des innovations numériques les plus rentables sont précisément celles qui cherchent à maintenir l'utilisateur dans un défilement infini de contenus, sans pause, sans réflexion ni décision consciente.
Les réseaux sociaux récompensent la vitesse plutôt que la réflexion, l'émotion plutôt que l'argumentation, et le conflit plutôt que la compréhension. Dans un tel environnement, la crédibilité se construit de moins en moins sur le savoir et le caractère, et de plus en plus sur la viralité et l'impact émotionnel. Les algorithmes ne privilégient ni le vrai ni l'utile, mais ce qui suscite la réaction la plus forte. Il n'est donc guère étonnant que le populisme prospère naturellement dans l'espace numérique.
Or la démocratie étant un système dans lequel le dernier mot revient à la majorité, sa stabilité dépend largement de la qualité du débat public, du niveau d'information des citoyens et de leur capacité à distinguer l'argument de la manipulation.
Les démocraties n'évoluent plus aujourd'hui dans l'espace informationnel que nous connaissions encore il y a une génération. Les smartphones ont transformé des milliards d'individus en producteurs et diffuseurs simultanés de contenus à portée mondiale quasi instantanée, où la rapidité et l'impact émotionnel prennent de plus en plus le pas sur la vérification des faits, le contexte et l'argumentation sérieuse. Une société où il devient toujours plus difficile de distinguer les faits de l'impression émotionnelle devient également plus vulnérable à la démagogie politique, car la liberté de choix, lorsqu'elle n'est plus accompagnée de la capacité à distinguer le vrai du faux, se transforme aisément en liberté de l'illusion.
La démocratie est née dans une civilisation de la lecture lente, de l'écriture lente et de la réflexion lente. Pour la première fois de son histoire, elle doit désormais survivre dans un monde dominé par la réaction émotionnelle instantanée.
Peut-être n'avons-nous jamais disposé d'autant d'informations, tout en souffrant d'un déficit aussi grand de concentration. Avec le développement de l'intelligence artificielle, la frontière entre le réel et le virtuel, entre le vrai et le faux, n'a jamais été aussi ténue. Or la démocratie peut difficilement survivre à long terme si les citoyens ne sont plus capables de distinguer avec certitude les faits d'une simulation convaincante.
Les jeunes grandissent aujourd'hui dans un univers de notifications permanentes, de vidéos courtes et de contenus personnalisés par des algorithmes. Beaucoup peinent de plus en plus à lire des textes longs, ce qui rend plus difficile encore le développement de la concentration, de l'argumentation et de la compréhension approfondie des problèmes complexes.
Pourtant, leur génération devra prendre des décisions sur des questions bien plus complexes que celles auxquelles nous avons été confrontés : changement climatique, transition énergétique, intelligence artificielle, sécurité alimentaire, pressions migratoires, instabilités géopolitiques, épuisement des ressources ou encore limites possibles du modèle civilisationnel numérique lui-même. De tels enjeux exigeront une capacité de réflexion rationnelle et de long terme que la culture numérique encourage de moins en moins.
C'est pourquoi un nombre croissant d'États européens envisagent sérieusement de limiter l'accès aux réseaux sociaux pour les enfants de moins de quinze ou seize ans. Ce qui paraissait encore radical il y a peu devient aujourd'hui un sujet légitime de politique publique. Des débats similaires s'ouvrent progressivement aussi en Croatie, où l'usage des téléphones portables est déjà interdit dans les écoles primaires et limité dans les établissements secondaires, tandis que d'autres mesures de protection des enfants dans l'environnement numérique sont à l'étude. L'objectif n'est pas de restreindre arbitrairement la liberté des jeunes, mais de protéger leur développement cognitif, émotionnel et social afin qu'ils demeurent capables d'esprit critique, de citoyenneté responsable et de décisions raisonnables dans une société démocratique.
La raison n'est ni une technophobie ni une nostalgie du passé, mais une inquiétude croissante quant aux effets des réseaux sociaux sur la santé mentale, la concentration, le développement émotionnel et les capacités de socialisation des jeunes. Nous nous trouvons peut-être dans une phase historique comparable à celle du tabac ou de l'alcool : la société a d'abord considéré une pratique comme inoffensive avant d'en comprendre, plus tard, les conséquences profondes.
Mais la véritable question n'est pas de savoir s'il faut interdire la technologie. La question est de savoir si la technologie sert encore l'homme — ou si l'homme devient progressivement une matière première pour les algorithmes.
Tout cela se produit alors même que le monde entre dans une période de bouleversements géopolitiques, technologiques et sociaux profonds, qui exigeront des décisions politiques difficiles et de long terme. Une civilisation qui évalue l'innovation principalement à l'aune de son attractivité commerciale plutôt que de son utilité sociale durable risque également de perdre le sens de sa responsabilité envers les générations futures.
Dans un monde marqué par l'aggravation des contraintes climatiques et la raréfaction des ressources naturelles, le véritable progrès social dépendra non seulement de notre capacité à créer de nouvelles technologies, mais aussi de la sagesse avec laquelle nous saurons orienter le développement technologique vers les intérêts à long terme de la société et des générations futures. Or de telles décisions ne pourront être prises sans confiance des citoyens, sans capacité de réflexion à long terme et sans un minimum de réalité partagée.
La démocratie a besoin de citoyens, pas seulement d'utilisateurs
Le plus grand problème de la démocratie n'est peut-être pas que les gens refusent d'entendre la vérité, mais que les systèmes politiques et médiatiques récompensent de moins en moins ceux qui la disent. Il est bien plus facile de promettre un confort immédiat que d'exiger une responsabilité à long terme.
Une civilisation qui cherche toujours davantage à supprimer tout effort, toute gêne ou toute attente de la vie quotidienne risque aussi de perdre la capacité d'accepter des décisions difficiles et de long terme. Or sans discipline, sans maîtrise de soi et sans disposition au sacrifice, il est difficile d'imaginer un véritable progrès collectif.
L'histoire montre que les sociétés qui cultivent le travail, le sens des responsabilités et la capacité à différer la gratification — qu'il s'agisse de l'Europe de l'après-guerre, du Japon ou de certaines régions d'Asie orientale — acquièrent souvent un avantage économique et géopolitique considérable. À l'inverse, les sociétés qui s'abandonnent à la logique de la satisfaction immédiate finissent facilement par croire que la stabilité et la prospérité peuvent être maintenues sans effort ni renoncement. Or le progrès suppose presque toujours un sacrifice dans le présent au nom d'un avenir meilleur.
Une grande partie de la culture technologique contemporaine promet pourtant exactement l'inverse : le plaisir immédiat sans effort.
L'histoire nous offre à cet égard des leçons très claires. Au moment le plus critique de la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill ne promettait pas aux Britanniques une voie facile, ni l'isolement derrière un mur d'illusions, ni un retour rapide au confort. Il ne promettait ni « lait ni miel », mais « du sang, de la sueur et des larmes » — et une lutte difficile pour la victoire. Il demandait au peuple sacrifice, endurance et courage afin d'accepter une voie difficile au service d'un objectif supérieur.
Si les Britanniques avaient alors choisi des dirigeants leur promettant uniquement la paix, le confort et l'évitement du sacrifice, l'Europe serait peut-être aujourd'hui totalement différente. Peut-être parlerions-nous tous allemand.
Mais les Britanniques ont choisi la voie la plus difficile — et finalement la victoire.
Il en alla de même pour la Croatie au début des années 1990. La liberté et l'indépendance croates n'ont pas été obtenues par le confort ni par l'évitement du risque, mais grâce aux sacrifices immenses, au courage, à la sueur et aux larmes de ceux qui étaient prêts à porter le poids du combat pour un État libre et démocratique.
La question est donc de savoir si les sociétés démocratiques modernes sont encore capables de vivre selon ces enseignements. Sont-elles toujours prêtes à choisir la voie la plus exigeante et la plus responsable lorsqu'elles savent qu'elle conduit à un meilleur résultat à long terme ? Sont-elles encore capables d'accepter certains sacrifices au nom de la stabilité, de la sécurité et de la durabilité des générations futures ? Ou sont-elles progressivement devenues des sociétés qui ne veulent plus que « du pain et des jeux », c'est-à-dire une satisfaction immédiate et des solutions rapides, aussi intenables soient-elles à long terme ?
C'est là, en réalité, une question civilisationnelle beaucoup plus profonde, qui se pose aujourd'hui à presque toutes les démocraties occidentales.
Peut-être est-ce même l'une des questions essentielles du XXIe siècle : comment éduquer des générations qui, dans un monde numérique, resteront capables de concentration, d'argumentation, de maîtrise de soi et de réflexion rationnelle ?
Ce n'est pas seulement une question éducative. C'est une question de résilience démocratique. Car la démocratie ne peut survivre uniquement grâce à la technologie, aux procédures et à la liberté formelle de choisir. Elle repose aussi sur un certain type de citoyen : un être humain capable de penser à long terme, de distinguer la vérité de la manipulation et d'accepter qu'un véritable progrès social exige presque toujours un certain effort, une responsabilité et des sacrifices dans le présent en vue d'un avenir meilleur.
Cela ne signifie pas pour autant que technologie et démocratie soient nécessairement en conflit. La technologie, en elle-même, n'est pas le progrès. Le progrès n'apparaît que lorsque la technologie rend l'homme plus libre, plus raisonnable, plus responsable et plus capable d'agir collectivement dans la durée.
La véritable question n'est donc pas de savoir si nous avons besoin de moins de technologie, mais quel type de technologie nous voulons développer — et pour quel type de société.
Une société qui perd la capacité de distinguer le progrès d'une simple succession d'innovations, aussi divertissantes, pratiques ou rentables soient-elles, risque également de perdre sa capacité d'orientation civilisationnelle à long terme.
Et si nous perdons cette capacité, nous pourrions découvrir que la plus grande menace pesant sur la démocratie ne vient pas de l'extérieur, mais de la disparition progressive de ces qualités humaines sans lesquelles une société libre ne peut survivre : la capacité à faire passer l'effort, la responsabilité et le bien commun à long terme avant le confort immédiat.